Monsieur Steiner

George Steiner est une brillante intelligence de notre époque. Penseur de renommée internationale, éminent essayiste, il fut professeur de littérature à Cambridge, Princeton et Genève. Il associe volontiers la poésie à la philosophie : « Jeune, j’ai compris que la poésie est une porte ouverte sur d’autres mondes, comme le sont les langues étrangères. Aristote avait raison : la poésie est plus véridique que l’histoire. Mais la poésie reste soumise à une lecture bien faite, comme le disait Charles Péguy. »

Âgé de quatre-vingt-trois ans, George Steiner nous offre son dernier ouvrage : Fragments, qui est en quelque sorte son testament spirituel.

En huit petits chapitres lumineux, il nous conduit au plus profond du paradoxe humain. Que peuvent les lumières de l’éducation face à la récurrence implacable des continents noirs de l’inégalité ? Que vaut l’idéal de l’amour, aussi éclatant que passager, face aux vertus régulières de l’amitié ? À ce propos, citons un passage de cette valeur fondamentale, transcendante :

Qui dit amitié, dit libéralité élective, réfléchie. Nous donnons de nous sans le bénéfice nécessaire ni les gratifications implicites de l’érotique. L’amitié peut se définir comme l’acte gratuit, mais d’une profonde richesse de sens, de ceux qui sont « en liberté ». La source de l’amitié est insondable. Elle peut sourdre d’un hasard fugitif qui prend possession de la conscience, tel un vent d’orage ou une mélodie. Le « parce que c’était lui, parce que c’était moi » de Montaigne.

L’amitié authentique se réjouit des lauriers d’un ami. Rien ne surpasse d’ « être un ami pour un ami », suivant le mot radieux de Schiller.

Pourquoi sont-ils roussis ces fragments ? Parce que les têtes de chapitre proviennent d’aphorismes retrouvés sur des papyrus récemment exhumés à Herculanum. Prétexte pour George Steiner à des méditations de haut vol… Lui qui aura passé sa vie à lire avec les autres.

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La haute vallée du Rhône

« Rhône enfant, j’ai écouté ton premier souffle dans la grotte bleue de ton glacier, c’est là que j’ai surpris ton regard encore voilé d’aveugle. Près de toi, l’achillée naine a fleuri et j’ai ramassé, pour le mettre à mon cou, un cristal de roche renfermant sept paillettes d’or : les cheveux de Vénus. (…)

Maintenant tu ceintures les îles d’un grand ruban doré, tu déterres les racines, ta voix se mêle au chant des pins. Tu remues les sables, tu creuses les collines, et que tu es beau, que tu es fort à la montée des eaux !

Je t’ai regardé, Rhône de Finges, je t’ai regardé les jours d’été. Tu mugissais écartant les feuillages. La nuit, roulaient près de toi les grelots du grillon d’Italie, caché dans l’épine-vinette et le genévrier. »

(Corinna Bille)

Le Rhône vagabond. Photo Jean-Luc Theytaz

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Itinéraire dans l’imaginaire

« Du 5 au 13 mai 2012, la Maison des arts de Cologny présente deux artistes : Marie-Noëlle Krenger-Theytaz et Eva Theytaz. Première exposition partagée pour ces peintres dont les racines sont liées par un arbre généalogique commun.

Marie-Noëlle propose le thème Encre Multiple. Elle s’exprime au moyen d’encres sur papier japon. L’encre vagabonde ou maîtrisée se laissant guidée par le pinceau… L’encre au trait ferme ou aux fondus mêlés par le hasard. L’encre se jouant du papier ou dominée par celui-ci… Marie-Noëlle vit à Corminboeuf, Fribourg.

Eva, sa nièce, a étudié à l’école des beaux-arts de Sierre et obtenu un diplôme en histoire de l’art à l’UNIL. Son travail introspectif en volume et mise en espace pose un constat sur son rapport à la féminité, au corps et à son environnement. »

 

 

 

 

 

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Comparaison n’est pas raison

dessin réalisé par les élèves de la Commune de Sierre

Un samouraï dit au Maître : « Pourquoi est-ce que je me sens inférieur ? Il y a un instant, tout allait bien. En entrant dans votre cour, soudain je me suis senti inférieur. Jamais je ne me suis senti ainsi auparavant. Plusieurs fois j’ai affronté la mort et jamais je n’ai ressenti aucune peur ; pourquoi est-ce que  j’ai peur ? »

« Attends, fit le Maître. Quand tout le monde sera parti, je te répondrai. » Les  gens défilèrent toute la journée pour voir le Maître, et le samouraï se lassait de plus en plus d’attendre. Le soir, quand la chambre fut vide, il renouvela sa demande.

« Viens dehors, dit le Maître. Regarde ces arbres. Celui-ci qui s’élance haut dans le ciel et ce petit tout à côté. Tous deux ont grandi derrière ma fenêtre pendant des années et il n’y a jamais eu aucun problème. Le petit n’a jamais dit au grand : pourquoi est-ce que je me sens inférieur à côté de toi ? Peux-tu me dire pourquoi je ne les ai jamais entendu se quereller ? »

« Parce qu’ils ne peuvent se comparer », expliqua le samouraï.

Le Maître répliqua : « Alors, tu n’as pas besoin de me questionner. Tu connais la réponse. Un brin d’herbe est aussi nécessaire que la plus grande des étoiles. »

©Osho

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Qui vit dans ma peau ?

Karlfried Dürckheim (1896-1988), fondateur de la thérapie initiatique inspirée du Zen, raconte l’anecdote suivante : « Un docteur d’âge mûr lui dit : Désormais, tous les jours, je fais une minute de méditation pour vous. Dürckheim le remercie et lui demande pourquoi. À cause d’un petit exercice, répond le docteur, que vous m’avez indiqué la dernière fois que nous nous sommes vus. Chaque fois que je me mets au volant de ma voiture et que je tourne la clé de contact, j’arrête ce geste banal et mécanique et je me pose la question : Qui tourne la clé ?

La répétition de cette interrogation à propos d’un geste machinal avait eu pour effet une prise de conscience, pour le docteur, des véritables raisons qui le faisaient agir et du niveau de conscience avec lequel il agissait. C’est un peu l’exercice mental que le philosophe Husserl appelait l’Einklammerung, la mise entre paranthèses du monde et de son fonctionnement.

Tourner la clé de contact, en même temps que l’on se pose la question « qui ? » et répéter cet exercice jour après jour, cela a pour effet un déshabillage mental.

La même expérience peut être réalisée en se rasant le matin ou selon la façon de boire la première gorgée d’un verre de vin. »

©Frantz Woerly

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Printemps valaisan

Dans un célèbre roman, le grand écrivain grec Nikos Kazantzakis fait dire à un  personnage admirant un amandier au bord du chemin, à l’issue de l’hiver :

— Frère, parle-moi de Dieu !

Et l’amandier a fleuri…

Le préfet-poète de Sierre, Aloys Theytaz, est également touché du renouveau de la nature :

Voici les amandiers

Des pierriers

Qui se parent

Et se poudrent

De rose

Léger.

 
 
 
 

Amandiers entre Loèche et Varone. Photo Jean-Luc Theytaz

 

 

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Absolutisme

Angélique Arnault, abbesse du monastère de Port-Royal

Port-Royal sera un des rares points de résistance au Roi-Soleil, un bouton de fièvre qu’il grattera jusqu’au sang.

Le 29 octobre 1709 au matin Louis XIV fait expulser les dernières religieuses du monastère.

Les bâtiments vides devenant un lieu de pèlerinage, il ordonne qu’on les rase.

L’année suivante il fait déterrer les morts du cimetière.

Ils sont exhumés, coupés à la bêche, jetés dans des paniers d’horticulteur, convoyés dans des charrettes jusqu’à une fosse commune.

Des aubergistes volent les plaques tombales pour en faire des tables à boire.

Le roi sourit, enfin repu.

© Christian Bobin

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Chez Maupassant

Parmi les auteurs classiques, Guy de Maupassant est actuellement le plus vendu en France. Parce qu’il a écrit des œuvres universelles, des textes profonds et faciles d’accès où se mêlent émotion, intelligence et passions. C’est une personnalité rayonnante alliant le sens de la grandeur, de la justice et une élégance de style.

Aujourd’hui, c’est une immense biographie (1332 pages) que Marlo Johnston lui consacre. Un travail dense, documenté, de la part d’une inlassable chercheuse et érudite.

Ce travail retrace presque au jour le jour la vie de l’auteur de Bel-Ami afin de la libérer des légendes qui courent sur son compte depuis sa mort. Justice est donc pleinement rendue à cet homme complexe, d’une curiosité universelle pour qui la littérature et les femmes furent une double et constante passion.

On le découvre en travailleur acharné, concevant chaque œuvre de façon méthodique, et ayant quasiment en tête l’intégralité du plan de ses romans ou nouvelles avant de les mettre sur papier.

Marlo Johnston a débuté ses recherches sur Maupassant à Paris dans les années 1990. Elle lui a consacré tout son temps, écrivant sur lui plusieurs ouvrages et de nombreux articles.

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Le roi-soleil

Un jour, un roi de très méchante humeur appelle ses conseillers : Montrez-moi Dieu. Je veux voir Dieu. Si vous n’exécutez pas cet ordre, je vous infligerai à chacun une très lourde peine.

Panique au palais lorsque voilà que se présente un berger : Je viens exaucer ton vœu, dit le berger s’adressant au roi. Regarde le soleil bien en face.

Insensé, lui répond le roi. Tu veux que je devienne aveugle . Tu sais bien que le soleil brûle les yeux quand on le regarde en face.

Avec tes pauvres yeux, tu voudrais voir Dieu, réplique le berger, alors que tu n’es même pas capable de contempler une de ses œuvres ?

Cette réponse plut au roi qui trouva le berger particulièrement sage. Du coup, il s’apaisa. Reconnaissant, il le nomma ministre.

©Gabriel Ringlet

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Une conscience en alarme

George Steiner déjà dans Le Château de Barbe-bleue posait la question de la barbarie côtoyant la culture. Comment peut-on torturer la journée et écouter du Schubert le soir ?

Sylvie Germain nous offre son tout dernier ouvrage Rendez-vous nomades dans lequel elle s’interroge aussi sur l’échec de la culture à endiguer la violence et la haine de l’Autre. Comment devient-on ce qu’on est, par quoi et par qui ? se demande l’écrivain.

Le mal n’en finit pas de courir, de rebondir, il cavalcade, jamais à bout de souffle ni d’imagination, il a le génie d’avatar, sans cesse il change de forme, de ruse et de méthode, de séides et de proies. Mais derrière ses fards et ses somptueux atours, il est toujours le même, furieusement et lamentablement répétitif.

Le mal : un traître mot ; un bien grand mot plein d’emphase, de clinquant, un mot fourre-tout aux contours imprécis, saturé de bruit, de borborygmes et cependant taiseux, un mot flexible et extensible sans mesure — mais qui désigne quoi, au juste ? Ce qu’il signifie est si fuyant, insaisissable.

Après cet état des lieux, Sylvie Germain emprunte plusieurs chemins pour comprendre le mieux possible l’expérience de l’existence sur la terre au milieu des autres. Une quête et un questionnement d’une généreuse lucidité.

Un très beau livre d’une écrivain d’exception qui nous dit : être en vie, c’est être en alarme, en mouvement, en constante possibilité de changement.

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